" La colonisation, miroir du malaise antillais " lance le figaro...

L'annulation de la visite que Nicolas Sarkozy avait prévue en fin de semaine dernière à la Martinique et en Guadeloupe n'a pas suffi à apaiser les esprits parmi ceux qui jugeaient sa présence « indésirable » dans les îles.

Hilaire Lefort porte allégrement ses 84 ans. L'homme est digne et droit, clair dans sa tête, sûr de ses droits, fier de son passé « quarante et un ans, un mois et cinq jours au service de l'Etat français, à la direction de l’équipement ». Mais, comme il l'explique en ce samedi de décembre, place de la Victoire à Pointe-à-Pitre ( Guadeloupe ), son « orgueil » s'est « changé en hargne » depuis qu'on lui a fait comprendre, au détour d'une querelle de voisinage, que « le nègre doit obéir à l'homme blanc ».

« Ce n'était pas une bavure, seulement la méthode française de tous les temps en pays conquis. J'ai été violenté sur un simple appel de mon voisin, un colonialiste arrière-petit-fils de négrier. Et ils m'ont déshumanisé, bestialisé... Les bienfaits de la France pour les nègres n'ont jamais existé... » ( collectif unitaire )

Ces intolérables violences des forces de l'ordre à l'encontre d'un vieil homme étaient-elles véritablement « racistes » et le fait de brutes « colonialistes » ?
Peut-être, hélas. Mais ici ( et c'est tout le problème de la Guadeloupe ), il y a cette mémoire de l'esclavage qui interdit de simplement se poser la question. L' « affaire Lefort » est donc venue s'ajouter à la longue liste des exactions françaises... récemment constitué pour exprimer le mécontentement de l'île et subitement dopé par la défection de Nicolas Sarkozy.

Au milieu des représentants du PC et du PS locaux, parmi les syndicalistes de l'UGTG, de la CGTG, du Speg ou de la FSU, lui ne tient qu'un rôle de victime. Mais ce qu'il dit est fondamental. Sa vie a basculé, le 4 janvier dernier, quand le chien de son voisin est venu tuer, dans sa propriété, à Saint-Claude, une vingtaine de ses poules. Il a tiré sur l'animal : du plomb, qui ne lui a pas fait beaucoup de mal.

Les gendarmes, appelés par le voisin, ont jeté le vieil homme à terre sans se soucier ni de son âge ni de ses problèmes cardiaques, il porte un pacemaker. Ils l'ont menotté dans le dos, poussé dans une voiture puis enfermé dans un cachot à la gendarmerie de Basse-Terre.

Il n'en est ressorti que le lendemain en fin de matinée, définitivement révolté, lui le fonctionnaire modèle de l’équipement, chargé en fin de carrière de la formation des agents se présentant aux concours. Il ignore encore ce que deviendra la plainte avec constitution de partie civile qu'il a déposée. Mais lui a déjà jugé, et ses mots sont implacables : C'est pour témoigner qu'il est venu à cette réunion du Place de la Victoire, il n'y a pas foule, cependant, pour protester contre les mauvais traitements de la métropole.

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En ce week-end, les habitants de Pointe-à-Pitre se sont plutôt rués en masse vers Destreland ou Milénis, les deux énormes centres commerciaux de Grande-Terre, pour organiser comme il se doit « la Nwel » qui s'approche. Les « bienfaits de la colonisation » ont indigné mais n'ont mobilisé que quelques poignées de militants. Quant à la « non-venue » de Nicolas Sarkozy, elle est crûment qualifiée d'« épiphénomène » par Raymond Gauthiérot, leader de la puissante Union générale des travailleurs guadeloupéens ( UGTG ), la plus redoutée des organisations syndicales de l'île et la plus violemment indépendantiste.

Reste que le ministre de l'Intérieur venait pour évoquer des problèmes bien concrets, et bien contemporains ceux-là : l'immigration, la délinquance, la drogue. Personne, aucun parti, aucune organisation, gauche, droite et indépendantistes confondus, n'en minimise l'importance. L'immigration ? « En Guadeloupe, le nombre de personnes en provenance d'Haïti ayant sollicité une demande d'asile est passé de 135 en 2003 à 3 682 en 2004, confiait en septembre dernier le ministre de l'Outre-Mer, François Baroin, au Figaro Magazine. Si en métropole, on avait le même taux d'immigration clandestine, ajoutait-il, cela ferait 15 millions de clandestins sur le sol métropolitain. »

Les conséquences économiques et sociales de cet afflux ( environ 6 000 nouveaux Haïtiens chaque année en Guadeloupe, auxquels s'ajoutent quelques milliers de Dominiquais ) sont bien entendu détestables : trafics, précarité, misère, exploitation, xénophobie. Tout cela, les organisations responsables de l'île le dénoncent. Les moins raisonnables aussi, d'ailleurs, comme cette « Convention pour une Guadeloupe nouvelle » qui assène : « Les Guadeloupéens sont de plus en plus minoritaires dans leur propre pays ; des métiers exercés auparavant par nous sont actuellement monopolisés par des personnes étrangères ( vente de grillades et de pizzas sur le bord des routes, métiers de services aux personnes, médecins, avocats... )» « Elle est supérieure de 5 à 10% à celle de la métropole en matière de violence, Et la délinquance condamnée a pour sa part connu une progression de 50% au cours des dix dernières années. »

La drogue, enfin. Comme le souligne un rapport parlementaire de mars 2005, « 55% du total de la cocaïne produite en Amérique du Sud et destinée aux deux principaux marchés de consommation que sont l'Amérique du Nord et l'Europe transitent par les Caraïbes », et les départements français concernés « deviennent de manière croissante des lieux de consommation de drogues ». Il n'y a pourtant que 410 000 habitants en Guadeloupe. Mais le chômage y touche 30% de la population active et 55% des jeunes, confie, dans son bureau du palais de justice de Pointe-à-Pitre, le procureur de la République, Jean-Michel Prêtre. a délinquance ?

De tout cela, Nicolas Sarkozy aura donc été empêché de parler. « Il reviendra, de toute façon, s'amuse

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Raymond Gauthiérot, de l'UGTG, nous ne prétendons pas lui avoir fait peur. Mais ses solutions contre l'immigration, notamment, ne nous conviendront jamais : nous ne sommes pas d'accord pour qu'on mette dehors nos frères haïtiens, venus d'une île pillée par la France pendant des siècles. C'est la France qui alimente aujourd'hui encore la misère de ce pays pour prouver au monde noir qu'il n'y a pas intérêt à être indépendant... » L'esclavagisme encore, le colonialisme toujours...

A 84 ans, Hilaire Lefort, dont le père mourut pour la France en 1916 aux Dardanelles, crie aujourd'hui « Vive la Guadeloupe libre ».
Et l'île n'en finit plus d'agiter ses chaînes, pourtant brisées depuis 1848. Au risque d'en oublier les autres dangers qui la guettent.

Jacques Chirac annonce la création d'une " mission pluraliste " pour évaluer l'action du Parlement dans les domaines de la mémoire et de l'Histoire, face au débat suscité par la loi du 23 février 2005 qui reconnaît un " rôle positif " à la colonisation française.

Le chef de l'Etat a souligné qu' " il n'y a pas d'Histoire officielle " et que " ce n'est pas à la loi d'écrire l'Histoire ", qui est " l'affaire des historiens ". Il a demandé que " les esprits s'apaisent " et qu'une " réflexion sereine " s'engage sur les zones d'ombre de l'Histoire française.

" Face au débat suscité par l'article IV de la loi du 23 février 2005, j'ai proposé au président de l'Assemblée nationale, M. Jean-Louis Debré, qui l'a accepté, de constituer une mission pluraliste pour évaluer l'action du Parlement dans les domaines de la mémoire et de l'Histoire ", a dit Jacques Chirac lors d'une intervention solennelle. " Cette mission devra écouter toutes les sensibilités, elle devra s'entourer d'historiens ", a-t-il précisé, ajoutant que ses conclusions pourraient être rendues dans " un délai de trois mois ".

Jacques Chirac a invité par ailleurs le gouvernement à créer " dans les meilleurs délais " la Fondation sur la mémoire, prévue à l'article III de la loi du 23 février 2005 relative à l'indemnisation des rapatriés.

« Pourquoi passer sous silence les aspects positifs ? » ( Hamlaoui Mékachéra )

Hamlaoui Mékachéra, ministre délégué aux Anciens Combattants, représentait le gouvernement lors de l'examen au Parlement du projet de loi « portant reconnaissance de la nation envers les rapatriés ».

Le Figaro : Les détracteurs de l'article 4 de la loi accusent la majorité de faire l'apologie de la colonisation. Que répondez-vous ?

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Hamlaoui Mékachéra : On a fait dire à cet article ce qu'il ne dit pas. Le projet de loi rendait hommage à ceux « qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France » outre-mer. Puis, lors de l'examen du texte à l'Assemblée, les députés ont adopté un sous-amendement prévoyant que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ».
Aucun socialiste ou communiste n'a pris la parole pour s'y opposer. Au Sénat, le porte-parole du groupe socialiste a ensuite approuvé expressément cet article. Ce consensus avait une raison simple : « en particulier » ne signifie pas « exclusivement ». Le choix du terme « en particulier » atteste qu'il existe une autre face de la colonisation, beaucoup moins glorieuse, et que le législateur n'entend en aucun cas occulter.

L.F : N'aurait-il pas été plus clair d'évoquer les « aspects positifs » de la colonisation plutôt que son « rôle positif » ?

H.M : Probablement, mais les débats ont été d'une grande tenue et l'intention du Parlement reste limpide : il n'est pas question d'imposer une histoire officielle. Les élus de la nation ont simplement demandé une présentation honnête et nuancée de ce qu'a fait la France outre-mer. Le législateur a voulu rétablir un équilibre entre les ombres et les lumières de notre passé. Pourquoi les aspects positifs de la présence française ( médecine, instruction, sécurité, équipements publics ) devraient-ils être passés sous silence ?
C'est l'ensemble des aspects positifs et des aspects négatifs, voire tragiques, qui constitue la vérité et l'histoire. Ainsi, le Parlement n'a souhaité blesser personne, mais au contraire rassembler nos concitoyens.

L.F : La mission confiée à Jean-Louis Debré par Jacques Chirac peut-elle réussir dans ce climat passionnel ?

H.M : Je pense que la décision du chef de l'Etat va permettre de lever tous les malentendus. Pour ma part, je suis chargé de créer la Fondation pour la mémoire de la guerre d'Algérie et des combats au Maroc et en Tunisie, prévue par l'article 3 de la loi, et destinée à accueillir les historiens de toutes les nationalités.
Souhaitons donc que cette polémique regrettable, qui a été montée en épingle, s'apaise. Il en va de la manière dont notre pays appréhende son histoire et dont il veut la transmettre aux jeunes générations.

( Propos recueillis par Guillaume Perrault, Le Figaro ; 12 décembre 2005 )

Patrice Burnat

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